Instaurer la justice : influencer les personnes au pouvoir

Par Joanna Watson

Bon nombre des problèmes auxquels nous nous attaquons dans le cadre de notre travail de plaidoyer sont dus à des abus de pouvoir. Généralement, dans les cas de traite, les trafiquants sont en position de pouvoir parce qu’ils ont employé la force, la violence, la corruption ou la contrainte pour obtenir ce qu’ils voulaient. Il est donc très important que nous comprenions qui détient le pouvoir, à la fois officiellement (en théorie) et officieusement (en réalité).

Qu’est-ce que le pouvoir ?

Le pouvoir désigne la capacité d’influencer le comportement des gens et leurs circonstances de vie. Il détermine qui prend les décisions, quelles décisions sont prises, quand elles sont prises, et comment. Lorsque nous prenons la parole dans le cadre du plaidoyer, nous interagissons avec le pouvoir car nous demandons aux décideurs de rendre compte de leur exercice du pouvoir, en essayant de changer la manière dont le pouvoir est utilisé, en remettant en cause les abus de pouvoir, et en aidant les gens à comprendre et à utiliser le pouvoir dont ils disposent pour provoquer un changement. 

Une des manières de procéder est d’effectuer une analyse du pouvoir. Voir la grille ci-après.

De nombreux gouvernements ont élaboré des lois pour protéger les victimes de la traite, mais celles-ci sont souvent ignorées ou enfreintes. Cela signifie que notre travail de plaidoyer doit inclure tous les groupes concernés par la question de la traite dans notre contexte, afin de les faire participer de manière appropriée. Par exemple, les représentants du gouvernement, les forces de police et les organismes chargés de l’application de la loi doivent être encouragés à honorer leur obligation à faire respecter la loi, tandis que les familles et les communautés exposées au risque de la traite doivent être informées du risque potentiel d’exploitation et de leur droit à être protégées. 

Réduire les risques

Lorsque nous menons un plaidoyer pour nous attaquer à un problème comme celui de la traite, nous devons avoir conscience des risques encourus. Les gens peuvent avoir différentes craintes, notamment à cause de la corruption et des intérêts bien établis en jeu. C’est compréhensible, surtout dans les pays où l’application de la loi laisse à désirer, où les organisations de la société civile n’ont pas suffisamment voix au chapitre et où le gouvernement ne manifeste pas un grand respect pour les droits humains.  

Quelques mesures simples peuvent contribuer à réduire les risques liés au plaidoyer en faveur d’un changement. Vous pouvez par exemple :

  • Travailler avec d’autres organisations, aux niveaux local, national et international. Cela permet de s’assurer un soutien, ce qui est particulièrement utile pour les petites organisations. Les organisations internationales peuvent également faire pression sur le gouvernement, ce qui est parfois difficile à faire depuis l’intérieur du pays. 
  • Établir de bonnes relations avec les décideurs. Respectez les personnes en position de pouvoir et expliquez-leur clairement les problèmes auxquels vous êtes confrontés. Cultivez vos relations avec toutes sortes de personnes et d’organisations.
  • Être conscients de vos droits et savoir qui contacter en cas de harcèlement. Nouez des relations avec les organisations qui peuvent vous fournir des conseils et une aide juridiques. 
  • Veiller à ce que la communauté participe aux activités de plaidoyer. Cela permettra de promouvoir un soutien et un engagement plus vastes sur cette question, et donc une meilleure protection.
  • Travailler avec les médias. Si c’est approprié dans votre contexte, le fait de solliciter les médias améliorera la visibilité de vos actions de plaidoyer et leur permettra de vous aider à exiger des comptes des personnes en position de pouvoir.
  • Élaborer une stratégie organisationnelle de gestion des risques. Cela vous aidera à identifier les risques potentiels et à développer des stratégies, des systèmes et des mesures de protection spécifiques.

Grille d’analyse du pouvoir 

QUI ?

Réfléchissez aux personnes, organisations, institutions et groupes concernés par le plaidoyer :
  • Qui détient le pouvoir ?
  • Qui manque de pouvoir ?
  • Quelles voix doivent être entendues ?
  • Qui doit entendre le message de plaidoyer ?
  • Qui aide, directement et indirectement, les personnes dont la voix doit être entendue ?

OÙ ?

Réfléchissez à la culture, au contexte, à l’environnement politique et aux différentes échelles (internationale, régionale, nationale, provinciale, district, communauté) auxquelles le plaidoyer est entrepris :

  • Où le pouvoir est-il détenu ?
  • Dans quelle culture menez-vous un plaidoyer et quelle en est l’incidence sur les rapports de pouvoir ?
  • À quelles échelles y a-t-il le plus de pouvoir ?
  • À quelles échelles les voix doivent-elles se faire entendre ?

QUOI ?

Réfléchissez aux types et formes de pouvoir applicables au plaidoyer :

  • Quels sont les rapports de pouvoir* existants ?
  • S’il y a une inégalité de pouvoir, comment cela se traduit-il ?
  • Quels sont les types de pouvoir en place ?
  • Quelles sont les différentes formes de pouvoir possibles, et qui peut les utiliser ?
  • Quelle forme pourrait prendre un changement d’équilibre des pouvoirs ?

COMMENT ?

Réfléchissez dans quelle mesure les différentes approches de plaidoyer sont appropriées :

  • Comment le pouvoir opère-t-il ?
  • Comprenons-nous clairement les rapports de pouvoir ?
  • Quelles méthodes et approches de plaidoyer seront vraisemblablement les plus efficaces pour remédier à une quelconque inégalité de pouvoir ?
  • Comment pourrions-nous surmonter les obstacles qui empêchent d’améliorer les rapports de pouvoir ?

* L’expression « rapports de pouvoir » désigne les rapports entre différents types de pouvoir et les relations entre les personnes et organismes influents.


MMF a travaillé avec les services administratifs locaux chargés des documents légaux afin d’aider les travailleurs migrants. Illustration : Bill Crooks

Étude de cas : Thaïlande

Deux millions de migrants de Myanmar vivent et travaillent dans le nord de la Thaïlande. Beaucoup d’entre eux rêvaient de sortir de la pauvreté, d’autres ont été obligés de migrer à cause des conflits. Tous sont des proies faciles pour l’exploitation et la discrimination, et nombre d’entre eux n’ont pas de papiers et ne connaissent pas le droit du travail thaïlandais.

Un des partenaires de Tearfund, MMF (Mekong Minority Foundation), a intégré le plaidoyer à ses programmes pour répondre aux besoins dans ce domaine et a décidé de s’attaquer de front à tous les problèmes majeurs.

L’organisation a noué des relations avec les sociétés qui emploient des travailleurs migrants pour les aider à améliorer leurs conditions de travail. Elle a travaillé avec les services administratifs locaux chargés des documents légaux afin d’aider les travailleurs migrants à s’enregistrer officiellement pour pouvoir faire valoir leurs droits aux services de base en Thaïlande. Elle a formé des responsables de l’Église et des communautés pour qu’ils puissent identifier les personnes potentiellement exposées à l’exploitation et à la discrimination. Elle a sensibilisé les communautés de migrants au droit du travail thaïlandais et aux devoirs des travailleurs. Elle s’est également occupée des enfants de migrants qui étaient particulièrement vulnérables à la traite pendant que leurs parents travaillaient, en ouvrant une garderie.

Initialement publié page 72 du nouveau Guide du plaidoyer de Tearfund (2e édition, 2014)



Étude de cas : Cambodge

Le trafic d’enfants entre le Cambodge et la Thaïlande est un secteur très lucratif, bien qu’il existe des lois en vigueur pour les protéger. Un partenaire de Tearfund, déterminé à voir les lois appliquées, a invité quelques représentants du gouvernement cambodgien à se rendre en Thaïlande pour y constater par eux-mêmes les conditions dans lesquelles vivaient les enfants victimes de trafic. Il a travaillé avec les communautés et les Églises pour les sensibiliser aux lois contre la traite. Il a également encouragé les représentants du gouvernement, les autorités frontalières et d’autres agents à s’acquitter de leur rôle pour faire respecter la loi. Aujourd’hui, lorsque des enfants sont exposés à un risque de trafic, de nombreuses personnes savent faire appliquer la loi. Les enfants eux-mêmes savent comment obtenir de l’aide. La confiance a été instaurée entre les divers fonctionnaires censés faire respecter la loi. Les infractions sont de moins en moins fréquentes.

Initialement publié page 6 du nouveau Guide du plaidoyer de Tearfund (2e édition, 2014)


Vous trouverez plus d’information sur les actions de plaidoyer en contexte difficile dans le nouveau Guide du plaidoyer de Tearfund (pour plus de détails, voir la page Ressources). Cet article a été adapté de la section B2, pages 30 à 33. La grille d’analyse du pouvoir a été initialement adaptée du « Guide global à l’analyse du pouvoir » d’Oxfam et est reprise à la page 35 du nouveau Guide de plaidoyer.

Joanna Watson est Conseillère en plaidoyer chez Tearfund et l’auteur du Guide du plaidoyer (2e édition). 
 

Joanna Watson