Pourquoi payer l’eau?

par Sam Kayaga.

Beaucoup de gens se demandent: «Pourquoi payer l’eau alors qu’elle nous vient de la nature?» Bien qu’il semble y avoir beaucoup d’eau sur terre, moins d’un pour cent convient à la consommation humaine. L’eau doit être transportée, stockée et distribuée aux usagers. Toutes ces activités sont coûteuses et nécessitent d’importantes ressources humaines et financières.

L’efficacité d’une organisation d’approvisionnement en eau en milieu urbain se juge généralement sur deux critères: qualité de service et continuité. Si l’organisation fournit un bon niveau de service, on voudra ensuite savoir si cela continuera à long terme. De nombreuses organisations d’approvisionnement en eau dans des pays pauvres ont de gros problèmes pour maintenir un bon niveau de service et de continuité, car les usagers ne veulent pas ou ne peuvent pas payer leurs services.

Dans certains cas, des raisons historiques expliquent les réticences des populations à payer. Par exemple, de nombreux pays d’Afrique avaient vu, lors de leur indépendance, la mise en place de services gratuits. La plupart du temps, cela avait été possible car les populations étaient peu nombreuses et ces pays bénéficiaient d’une économie saine grâce aux revenus provenant des exportations et des cultures de rapport. La demande en eau était moins importante parce que peu de gens réalisaient l’importance de l’eau propre.

Plus tard, les infrastructures d’origine commencèrent à se détériorer et à nécessiter un entretien important et parfois même une complète reconstruction. Egalement, les besoins en eau étaient accrus par l’accroissement de la population dans de nombreux pays pauvres. Il en résulta une détérioration des réseaux d’eau, alors que la demande augmentait et que la situation économique s’empirait.

Récupération des coûts pour la continuité du projet

Les budgets de nombreuses compagnies œuvrant au développement de l’eau dans les pays pauvres proviennent essentiellement d’agences extérieures donatrices ou de prêts locaux. Vu les changements actuels de climat international, les agences donatrices commencent à ne plus avoir de fonds disponibles. Les organisations approvisionnant les villes en eau n’ont pas d’autre possibilité que de faire payer leurs services pour que ceux-ci puissent être maintenus et rester efficaces à long-terme.

Le prix de l’eau doit être calculé par rapport au coût réel d’approvisonnement des usagers. Celui-ci comprend:

Les coûts de production: pour le fonctionnement et l’entretien, y compris les factures d’électricité, les coûts de traitements des eaux, les matériaux, les fournitures, les pièces de rechange, les salaires, l’essence, l’huile et la réparation des fuites.

Les frais de capital: pour couvrir les investissements à long terme tels qu’équipement de pompage, extension des canalisations, réservoirs, droits de l’eau et du terrain.

Les achats de capital à court terme: pour couvrir les investissement à court terme comme le transport, les compteurs, les branchements et la mise en place de services.

Les remboursements de prêts.

Lorsque ces frais ne sont pas couverts…

Que va-t-il se passer lorsqu’on ne couvre pas le coût réel de l’approvisionnement en eau ? Voici quelquesunes des conséquences qui affecteront les compagnies des eaux:

CONSEQUENCES FINANCIERES

  • Les organisations ne pourront pas équilibrer leurs budgets et seront sans cesse endettées.

CONSEQUENCES TECHNIQUES

  • Elles n’auront pas les moyens d’attirer une main d’œuvre d’un bon niveau technique.
  • Elles seront incapables d’étendre leurs services par manque d’argent et de motivation du personnel.
  • Elles ne pourront faire aucune recherche (idées, nouvelles technologies performantes) et ne pourront alors compter que sur une technologie chère, importée d’ailleurs, qui les rendra totalement dépendantes.

CONSEQUENCES INSTITUTIONNELLES

  • Elles se trouveront dans l’impossibilité de développer de bonnes structures institutionnelles.
  • Elles ne pourront pas attirer le personnel adéquat.
  • Elles ne pourront pas mettre de formation en place.
  • Elles ne pourront pas développer leur indépendance institutionnelle.

CONSEQUENCES SANITAIRES

  • Elles ne peuvent pas fournir un service de qualité par faute de pouvoir s’approvisionner régulièrement en produits chimiques nécessaires, à cause également de l’entretien médiocre et du relâchement des contrôles de qualité (dus en partie au manque de motivation du personnel)
  • L’eau n’arrive que par intermittence, il y a des fuites importantes ce qui amoindrit le débit.
  • Le reseau de distribution ne dessert qu’une trop faible proportion de la population, ce qui provoque un accroissement des maladies liées aux problèmes d’eau, résultant en une haute mortalité infantile et une espérance de vie réduite.

CONSEQUENCES SOCIALES

  • La quantité d’eau fournie baisse et devient uniquement le privilège des communautés les plus fortunées. Les pauvres sont souvent négligés.
  • Peu de possibilités d’emploi sont offertes puisqu’il n’y a aucune expansion des services.
  • La mauvaise santé générale a des retombées sociales.

CONSEQUENCES ECOLOGIQUES

  • Le risque accru de contamination écologique dû à des pratiques d’extraction, de distribution et d’évacuation certes économiques, mais insensibles à l’environnement.
  • Le gaspillage et le mauvais emploi de l’eau lorsqu’elle ne coûte pas cher, peuvent aboutir à une exploitation excessive des sources d’eau. Dans le cas de l’eau utilisée pour l’irrigation, cela peut résulter en inondations et parfois à la transformation du sol en gâtine.

CONSEQUENCES POLITIQUES

  • Toutes ces conséquences que nous venons de décrire affectent le climat politique d’un pays et peuvent résulter en conflits entre populations et dirigeants.

Conclusion

Je pense qu’il est donc essentiel que tous ceux qui bénéficient de ces services d’eau paient leur contribution afin que le système puisse continuer. Idéalement parlant, les charges devraient couvrir le coût total des fournitures. Cependant, le revenu moyen par foyer dans les pays pauvres est en-dessous de ce qu’on nomme «le seuil de pauvreté», c’est-àdire 200 dollars par personne et par an. Ces revenus sont trop faibles pour supporter le coût de la technologie sophistiquée souvent imposée aux pays du tiers monde. Les coûts réels pourraient être diminués si les organisations envisageaient sérieusement la mise en place de technologies adéquates et moins chères.

On pourrait offrir des services variant selon les niveaux de revenus et appliquer des tarifs modulés: ainsi les riches paieraient plus pour subventionner les pauvres. On pourrait également arriver au même résultat en incorporant les coûts de l’eau au moyen d’une taxe au niveau national.

Quels que soient les tarifs, qu’ils soient subventionnés ou non, les usagers devraient payer une contribution qui ainsi les responsabilisera. De cette façon, les usagers sentiront que ce service leur appartient, ils surveilleront jalousement les installations et seront prêts à aider à leur fonctionnement et entretien, à condition bien sûr de motiver assez de gens.

Sam Kayaga travaille pour le National Water Supply and Sewerage Corporation of Uganda, PO Box 7053, Kampala, Ouganda.