Une voix pour les enfants qui travaillent

par Bhima Sangha et CWC avec Paul Stephenson.

L’histoire des enfants de Bhima Sangha, un syndicat d’enfants qui travaillent à Karnataka, est tout à fait fascinante et montre comment des enfants s’organisent eux-mêmes pour apporter des changements et améliorer leur situation. Le développement de ce syndicat a été facilité par l’organisation «Concerned for Working Children» (CWC).

Membres fondateurs de CWC

Damodara «Damu» Acharya un des membres fondateurs de CWC est issu d’un milieu sacerdotal. Alors qu’il était à l’université, Damu devint activiste sur le plan politique, réclamant une décentralisation du gouvernement. Une fois dans la vie active, milita au Syndicat des Travailleurs et rencontra Nandana Reddy qui avait déjà beaucoup d’expérience en tant que syndicaliste, militant pour de meilleures conditions de travail et les droits des ouvriers.

Alors qu’ils se rencontraient et parlaient aux ouvriers de Bangalore avec Lakshapathi, un autre membre fondateur, ils prirent conscience du grand nombre d’enfants qui travaillaient dans les hôtels et les commerces. Les enfants disaient, «Pourquoi ne faites-vous pas pour nous ce que vous faites pour les adultes? Nous travaillons dans les mêmes conditions qu’eux.» Ils comprirent que les enfants avaient raison.

Légalement, la plupart d’entre eux étaient trop jeunes pour travailler et on leur avait refusé tous les droits normalement accordés à un ouvrier. Ils souffraient souvent aux mains de leurs patrons. D’autres membres du syndicat riaient de leurs préoccupations en disant: «Nous avons assez de problèmes avec les adultes sans encore considérer ceux des enfants! Ils ne sont pas importants!»

Pourtant, ils continuèrent de rassembler des informations sur les conditions de travail des enfants et commencèrent à demander au gouvernement de se pencher sur le problème. Ce travail commença à porter ses fruits, améliorant dans les villes les conditions de travail des enfants. CWC fut officiellement reconnue en 1985.

Les enfants ouvriers qui étaient en fait plus militants que les adultes furent très déçus quand, malgré leurs efforts, la loi ne les reconnut pas comme «ouvriers» à part entière. Puisqu’ils ne pouvaient pas changer les raisons pour lesquelles ils travaillaient, ils voulaient que la loi les reconnaisse comme «ouvriers» et les protège comme «enfants». Aidés par des syndicalistes, ils commencèrent à définir une autre législation pour les enfants au travail.

En 1985, ce projet fut converti en un projet de loi officiel par le Ministère du Travail et présenté au Cabinet Central pour approbation. Bien que partiellement acceptée, la loi fut finalement approuvée en 1986 après avoir provoqué bien des débats sur le travail des enfants.

Cependant, de plus en plus d’enfants quittaient les zones rurales pour aller chercher du travail en ville. CWC trouvait que le travail qu’il entreprenait en ville n’était pas suffisant. Il voulait essayer d’améliorer les situations dans les régions rurales, freinant l’exode rural et l’exploitation probable des jeunes.

Histoire d’un enfant

Les militants CWC travaillèrent pour rassembler des groupes d’enfants, écoutant leurs histoires et gagnant leur confiance. L’histoire de Nagaraja Kolkere est typique parmi bien d’autres. Il quitta l’école à onze ans et s’occupa de son plus jeune frère handicapé avant de quitter son village pour partir travailler dans de petits hôtels, des boutiques, comme garçon de maison ou de ferme, plus ou moins bien payé et dans des conditions diverses. Quelquefois on ne lui offrait que nourriture et abri en échange de son travail et ses employeurs lui disaient rarement combien il gagnerait, le gardant totalement à leur merci.

Alors que les groupes se développaient et devenaient plus forts, plus confiants, ils décidèrent de former un syndicat d’enfants qui travaillent qu’ils baptisèrent Bhima Sangha au Kundapurar, district de Bangalore. Nagaraja était l’un des membres fondateurs.

Considérant l’évolution de Bhima Sangha à posteriori, les enfants fixèrent une liste des points-clés:

  • Les enfants avaient pris conscience de leurs problèmes avant l’existence de Bhima Sangha mais se sentaient impuissants.
  • Les parents n’écoutaient pas leurs enfants. Ils avaient déjà leurs propres problèmes. qu’enfants. Les pères écoutaient leurs fils aînés, mais jamais leurs filles.
  • Les parents et les autres adultes pensaient que cela ne servait à rien de se rendre aux centres Bhima Sangha et empêchaient parfois leurs enfants d’assister aux réunions.
  • Quand les membres de Bhima Sangha commencèrent leurs programmes d’action, comme par exemple le reboisement dans la communauté, de nombreux adultes furent convaincus de leur objectif et leur sincérité.

Education adéquate

Suite à ses recherches, le CWC trouva que le système formel d’éducation présentait différents problèmes rendant l’échec scolaire plus probable. Les matières enseignées n’avaient souvent rien à voir avec la vie de tous les jours. Il n’y avait pas assez de professeurs et les classes étaient surchargées. Les enfants des castes basses étaient humiliés et souvent maltraités. L’éducation devint donc un secteur prioritaire.

CWC proposa un système d’éducation approprié. Il prit en considération les idées des enfants sur leur «école de rêve». Les horaires et les matières enseignées devraient refléter la réalité de la vie des enfants. L’approche adoptée par le CWC permet aux enfants de travailler en groupe d’âges et de capacités diverses, ou parfois seuls. Les activités sont organisées autour des enfants. Ils choisissent une activité et ils s’y appliquent, demandant de l’aide au professeur ou à un autre enfant s’ils ne comprennent pas quelque chose.

Kanasina Shale (une école pilote idéale) a été construite en 13 jours par la communauté. Les enfants et d’autres membres de la communauté participèrent à sa construction. Elle compte 80 enfants entre cinq et huit ans. Par rapport à la plupart des autres écoles indiennes, celle-ci a une atmosphère calme et détendue. Les enfants sont assis en cercle sur des nattes colorées, travaillant à leurs propres activités. Le professeur n’a pas de baguette, il n’élève pas la voix et ne sermonne pas les enfants. Il se promène dans la classe, surveillant, aidant si nécessaire et posant des questions.

Cette nouvelle approche est très différente des vingt annés précédentes d’enseignement. «Bien qu’il ait été difficile d’organiser les enfants et de les habituer à ce nouveau système,» explique-t-il, «ils peuvent maintenant travailler sans être commandés. C’est un système bien meilleur. Ils apprennent très rapidement et apprécient les activités. J’ai aussi une bonne relation avec les enfants ce qui n’était pas le cas auparavant! Maintenant ils causent avec moi et me font confiance.»

Ce projet d’éducation appropriée a été reconnu comme projet pilote par le département de l’Education de l’Etat et CWC a accepté d’organiser la formation et le soutien des professeurs. CWC projette d’introduire ce système à des écoliers plus âgés.

Makkala panchayats (conseils d’enfants)

Au début, CWC commença à travailler par l’intermédiaire des panchayats: le gouvernement local. Ils choisirent cinq panchayats de la région dont les situations étaient très différentes: depuis des villages ruraux isolés jusqu’à des villages tribaux, de pêcheurs ou semi-urbains. Les membres de Bhima Sangha demandèrent à participer à ces détachements spéciaux qui comprenaient des ministres du gouvernement et des officiels, ainsi que des représentants de la communauté, des ONGs et des représentants de Bhima Sangha.

Cependant, les enfants n’avaient toujours pas les mêmes droits dans ces détachements spéciaux. Ils décidèrent alors de former leurs propres makkala panchayats dans cinq panchayats de Kundapur Taluk. Comme c’était le cas pour les adultes, les enfants qui voulaient être élus devaient faire campagne, être élus à la majorité (grâce à des bulletins de vote) et représenter ensuite les enfants de leur région. Certaines places étaient réservées aux filles, aux enfants des groupes tribaux ou de basse caste et aux handicapés. Les représentants du makkala panchayat élu présentaient les vues et observations des enfants à la réunion officielle du panchayat.

Certains finirent par apprécier l’appui et les observations des enfants et l’attitude changea parmi les membres des panchayats. Quatre changements ont pu être notés:

  • Le travail des enfants est reconnu et respecté.
  • Les besoins des enfants et les projets peuvent maintenant être mieux planifiés.
  • Les enfants ont aidé les gens à se rapprocher des panchayats. Si quelque chose arrive, les enfants en informent immédiatement les membres du panchayat. La confiance des enfants a aidé les autres membres à s’exprimer et partager leurs points de vue.
  • Les gens ont plus participé aux travaux d’utilité publique tels que les passerelles, les écoles ou les pépinières.

Il n’y a pas de doute que les enfants ont pris confiance en eux et beaucoup appris sur le processus d’élection, en organisant leurs propres makkala panchayats. Ceci les aidera plus tard à bien participer au fonctionnement du gouvernement local.

Cet article provient des rapports de Paul Stephenson sur le travail du CWC et Bhima Sangha qui a commencé à Bangalore et Kundapur en 1990. Des collègues du CWC ont aussi contribué à cet article: Nandana, Lakshmi, Kavita et Madhu. Leur adresse est: The Concerned for Working Children, 303/2 L B Shastri Nagar, Veemanapura Post, Bangalore 560 017, Inde. Ils ont également une page web: http://www.workingchild.org