Un programme social de sylviculture

par Nick Brown.

Dans un numéro précédent de Pas à Pas (No.5, Janvier 1991), le Dr Julian Evans a introduit l’idée de participation de la communauté à la sylviculture. La plupart des agences et des gouvernements qui s’intéressent à la sylviculture dans les pays pauvres reconnaissent maintenant que ces programmes ne peuvent réussir qu’avec la participation à long terme de la communauté. Ils doivent tenir compte des besoins et des espoirs des populations locales dont la survie dépend de la terre qui les entoure. Si on les ignore, ces communautés ne considéreront jamais la forêt comme ‘la leur’, et les tentatives pour replanter les forêts ou pour les gérer à long terme seront condamnées dans la plupart des cas.

Il est facile de dire que les besoins et sentiments des populations locales doivent être considérés. Cependant, il est souvent difficile de comprendre ces besoins et d’identifier les populations les plus nécessiteuses. Il arrive souvent que dans la même communauté des individus pensent une chose, mais d’autres ne sont pas d’accord. Une ligne d’action qui peut être bénéfique à un fermier peut en fait constituer un désastre pour un autre. Quelquefois il est impossible d’organiser un projet dont les bénéfices sont les mêmes pour tout le monde. Pour illustrer mon propos, j’aimerais me tourner vers un programme social de sylviculture à Ratnapura au Sri Lanka.

Première tentative

Le déboisement (suppression des forêts) est un problème sérieux au Sri Lanka, surtout sur les collines où l’érosion de la couche fertile du sol (ou de sa surface) une fois la forêt coupée peut aller à une vitesse effrayante sous les fortes pluies. Le déboisement est dû essentiellement au fait que les villageois ont coupé et brûlé les forêts gouvernementales pour faire place à des champs où ils cultivent à l’année des niébés, des oignons rouges, ou du thé et de la cannelle dans les régions plus humides. Les premières tentatives de reboisement des régions de Ratnapura ne tinrent compte ni des vues ni des besoins des villageois: ils furent simplement bannis des terres en question. Des forêts furent replantées par l’Office National des Forêts. Résultat: ce fut un échec car quelques années après le reboisement les villageois brûlèrent les arbres et replantèrent leurs cultures vivrières.

Deuxième tentative

Quelque temps plus tard, un programme de ‘reboisement du village’ commença, financé par le gouvernement hollandais. Avant de planter, on organisa une série de réunions au village. On discuta avec les villageois des problèmes d’érosion du sol et de manque d’eau. Les vues et inquiétudes des villageois furent entendues. Pour finir, tout le monde se mit d’accord sur un plan d’action. Les villageois furent payés à faire pousser et à planter des arbres pour le Programme de Reboisement. Cette tentative connut plus de succès que les précédentes, mais souffrit quand même de quelques feux et du manque d’intérêt des villageois à entretenir les arbres après les avoir plantés.

Il émergea un nombre de raisons à cela. Bien que les nouvelles forêts fussent plantées par les populations locales, elles n’avaient toujours pas le droit d’y ramasser du bois de chauffage, de la nourriture ou tout autre chose qui en provenait; autrement dit elles n’avaient toujours pas l’impression que cette forêt leur appartenait.

Troisième tentative

Comment surmonter cette difficulté? On décida qu’une partie de la terre serait louée à bail aux fermiers pour qu’ils puissent faire des cultures entre les arbres (agrosylviculture). L’érosion du sol serait réduite puisque les fermiers construiraient des terrasses pour leurs cultures. En théorie, c’était un bon système. Cependant, il était en pratique quasiment impossible de s’assurer d’une distribution équitable des baux. Quand une réunion du village était organisée, c’était les gens les plus puissants qui parlaient le plus fort - généralement ceux qui avaient de bonnes terres et peut-être même un magasin. Les fermiers pauvres, qui étaient récemment arrivés au village et n’avaient donc pas la moindre terre, n’assistaient souvent même pas aux réunions. Pourtant, ils étaient souvent en grande partie responsables du déboisement sur les terres très pentues. La bonne terre appartenait déjà à ceux qui résidaient depuis longtemps au village.

Autres idées

On ne pouvait recommander l’agrosylviculture sur les terres les plus pentues (40% ou plus) à cause du risque d’érosion du sol. Cette terre en fait ne devrait être plantée que de forêts. On pourrait peut-être la louer à bail à la communauté entière, à tout le village, pour que tout le monde en bénéficie? Mais le sentiment d’appartenance à la communauté n’est pas assez fort dans les villages pour que cela marche. Tout le monde se servirait trop largement en bois, et la forêt serait rapidement détruite.

Une autre idée était de louer à bail de petites parcelles de cette terre plantée, aux fermiers aussi, mais le choix équitable des fermiers fut aussi un problème.

On s’est inquiété aussi du fait que les femmes prenaient très peu part aux discussions du village. Elles parlaient rarement et ne se risquaient jamais à faire une demande de bail, alors qu’il est très courant de voir les femmes du Sri Lanka mener leurs propres entreprises. Cela voulait dire que, par exemple, les espèces d’arbres choisies par les villageois tendaient à être celles qui fournissaient de bons bois de construction - décision liée au travail traditionnel des hommes - et non pas celles qui donnaient des fruits et un bois de chauffage abondant - en relation avec le travail traditionnel des femmes. Le travail payé, comme par exemple celui de s’occuper des pépinières, était presque toujours donné aux hommes.

On décida que 50% de ce travail dans les pépinières devrait revenir aux femmes et, parce qu’on avait besoin d’une formation aux techniques des plantations, on décida que chaque village participant à ce projet choisirait deux villageois, dont obligatoirement une femme, pour suivre une formation.

Le programme aujourd’hui

Voilà maintenant sept ans que le programme social de sylviculture est en place. Il a bien réussi dans le reboisement des versants pentus. Cependant, il a été nécessaire de réfléchir aux méthodes employées et d’écouter attentivement les vues des gens du village. En fin de compte, le succès ne se mesure qu’à long terme: à l’avenir aurons-nous encore des forêts?
La question la plus importante pour quiconque travaille dans un programme de sylviculture dans d’autres pays est de comprendre que chaque société, chaque culture et chaque village est différent. Il n’y a pas de recette unique qui convient à toute situation. C’est un travail difficile et de longue haleine que de décider de la méthode la plus appropriée. En fin de compte, on a plus de chances de réussir si on considère le problème du déboisement comme un problème social plutôt que physique.

Nick Brown est forestier et a passé ses deux ans ‘de Coopération’ au programme social de sylviculture de Ratnapura au Sri Lanka.